20 avril, 2007

Ni Sego ni Sarko ne sont dans la roue de Blair par Sir H.Davies, directeur dela London school of economics

Classé dans : politique France Présidentielle — pyrrhon @ 21:45

   On se sent un peu nerveux et coupable en observant une farouche élection présidentielle dans un pays voisin. C’est le même sentiment coupable que l’on expérimente en écoutant une dispute familiale à la table d’à côté au restaurant. Comment résister à la tentation de prêter l’oreille, alors que le mari et la femme s’acharnent l’un contre l’autre, devant les enfants anxieux qui jouent avec leur fourchette ? Mais, en écoutant, vous vous rendez compte qu’il s’agit d’une affaire privée, d’un litige dont les raisons remontent loin dans le temps, dans une histoire qui vous échappe pour l’essentiel. Est-ce une dispute de fond sur l’avenir du ménage, qui aboutira au divorce et au tribunal, ou est-ce que le mari et la femme vont finalement faire la paix avant la tombée de la nuit ? Vous ne sauriez répondre à cette question.

Ainsi, au nord de la Manche, les Britanniques ont du mal à comprendre les enjeux réels de l’élection présidentielle française. Rhétorique à part, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy offrent-ils des visions profondément différentes de la France du futur ? Proposent-ils un plan crédible de remise en marche de l’économie française, ou bien se disputent-ils simplement sur la disposition des chaises longues sur le Titanic ? Et quid des propositions de François Bayrou ? Certains thèmes de cette campagne sont horriblement familiers aux Britanniques. L’immigration, avec le mirage d’un multiculturalisme pacifique, figure ici aussi dans toute élection nationale ou locale. Nous avons notre Front national, le British National Party, même si ses résultats électoraux ont été jusque-là beaucoup plus modestes. La criminalité est un autre thème familier. Bien que, statistiquement, le phénomène soit globalement en baisse au Royaume-Uni, certaines formes de criminalité violentes sont à la hausse, alors que la population des prisons explose, sans d’ailleurs qu’on puisse prouver que l’incarcération a un impact positif sur le phénomène criminel.

Perplexité britannique

En revanche, d’autres aspects de la campagne française laissent les Britanniques perplexes. Les quatre principaux candidats affichent des positions vis-à-vis de l’économie de marché qui les placeraient bien en dehors de la norme au Royaume-Uni. Aucun homme ou femme politique digne de ce nom, de droite ou de gauche, ne croira ici que la cause, ou la solution du chômage, puisse dépendre de la politique des taux d’intérêt de la Banque centrale européenne, qu’elle soit basée à Londres ou à Francfort. Aucun politicien sérieux ne croira que la Banque centrale puisse organiser à elle seule une réduction efficace du taux de change, même si elle le souhaitait, ou que cela serait une bonne stratégie économique.

De plus, les notions de «  champions nationaux  », ou de «  protectionnisme  », ont disparu depuis longtemps du lexique politique britannique. Les conservateurs ont choisi le libre-échange dans les années 1830, les travaillistes s’y sont finalement ralliés au début des années 1990 sous Tony Blair. En mai 2005, au milieu des élections législatives, Rover, le dernier constructeur d’automobiles britannique, a fait faillite, sans qu’aucun parti politique ne se prononce pour une intervention de l’État. C’est ce qui arrive dans une économie globale : on se rassemble, on reforme les salariés et on avance. Donc, nous regardons avec un certain scepticisme les tentatives étranges de Ségo et de Sarko de se réclamer du blairisme. La voiture Blair est certes à vendre – les Britanniques n’en veulent plus – mais je doute que Ségo ou Sarko aient passé le bon permis de conduire. Sinon, le débat français sur l’Europe est beaucoup plus profondément ancré dans la réalité que le nôtre. Chez nous, l’européanisme est comme une relation amoureuse indécente dont personne ne veut parler. Désormais, les Britanniques sont tous devenus eurosceptiques. Même Tony Blair a depuis longtemps oublié les tonalités euro-enthousiastes qui animaient naguère son discours politique. La Constitution giscardienne est morte, vive l’Europe intergouvernementale, aussi peu pratique que cela soit dans une communauté à vingt-sept. En France, au moins, il y a un vif débat sur la façon de simplifier le processus de décision et sur la manière de remettre l’Union européenne sur les rails.

La grande peur de Westminster

La grande peur non déclarée dans les couloirs de Westminster, le siège du Parlement, c’est que le (la) prochain(e) président(e) français(e) émerge avec un mandat et une autorité suffisamment importants pour s’imposer à nouveau à Bruxelles et proposer une nouvelle constitution ou un nouveau traité constitutionnel que tous les pays, excepté le Royaume-Uni, accepteraient. Si c’est Nicolas Sarkozy, peut-être son projet sera suffisamment anodin, si c’est Ségolène Royal, qui sait ? Si c’est François Bayrou, que le ciel nous vienne en aide. L’issue de la présidentielle française sera attendue nerveusement par Tony Blair et Gordon Brown. Mon sentiment est que l’un comme l’autre préféreraient voir une victoire de la droite par une marge très faible, même si en bons socialistes (un mot qu’ils évitent désormais), ni Tony ni Gordon n’en toucheront mot. Quant à moi, cette campagne, mystérieuse pour les raisons évoquées, m’a rajeuni. J’ai habité Marseille et Paris dans les années 70, un temps fabuleux, avec la joie de mes vingt ans. C’était quelque chose, à l’époque, de voir gaullistes et ultras trotskistes se disputer le vote populaire dans un affrontement politique musclé. Qu’elle était grise la vie politique britannique, en comparaison ! En ce sens-là, rien n’a changé. Arlette Laguiller est toujours en piste et tant qu’elle est là, je peux croire que j’ai encore vingt-cinq ans. Arlette est le Mick Jagger de la politique française. Nous, les quinquagénaires, devons l’implorer de se présenter en 2012, lorsque la prochaine campagne présidentielle française – je ne peux m’empêcher de le souligner – sera le lever de rideau pour les jeux Olympiques de Londres.

3 avril, 2007

La France bouge plus vite que son Etat par Guy Sorman

Classé dans : politique France — pyrrhon @ 17:47

 La France coupée en deux ? La frontière, par où passe-t-elle véritablement ? Entre la droite et la gauche ? Cette division-là n’est plus évidente. Considérons les programmes des principaux candidats à la prochaine élection présidentielle : les similitudes entre eux sont aussi fréquentes que les contradictions. Et une ressemblance l’emporte : la passion de l’Etat. À droite comme à gauche, à des degrés divers, tous estiment qu’il appartient à l’Etat de résoudre tous les problèmes : à chaque question, ils proposent une solution par la loi. Pas par l’initiative privée, rarement par le marché.
Etrange obstination de croire que les lois résolvent les questions économiques et sociales : depuis vingt-cinq ans, chaque gouvernement a créé un nouveau dispositif légal d’aide à l’emploi des jeunes sans qu’il en résulte la moindre baisse de chômage chez les jeunes. Mais ces lois ont bien généré une bureaucratie chargée d’administrer tous ces dispositifs inutiles. Ce que l’Etat fait mal, les régions le recopient : l’Ile-de-France propose aux entreprises six cents, oui six cents, dispositifs d’aide économique. On devine combien de fonctionnaires sont nécessaires pour gérer ces six cents formules. Mais combien d’entreprises se sont-elles créées en Ile-de-France grâce à elles ? La région en question ne sait pas répondre (1).
Il n’empêche que les candidats, tous, tiennent à la majesté de l’Etat, au maintien voire au renforcement du pouvoir du chef de l’Etat, pouvoir déjà gigantesque, une quasi-monarchie élue, sans équivalent dans aucune autre démocratie. Ségolène Royal veut modifier la Constitution mais « sans modifier les prérogatives du chef de l’Etat » . Et tous les candidats contestent les institutions supranationales, la Banque centrale européenne et l’Euro qui – par bonheur pour les Français- réduisent les marges de manœuvre de l’Etat. Qui a déclaré qu’il fallait « mettre l’Euro au service du travail et des travailleurs » ? Arlette Laguillier, Ségolène Royal ? Non, c’est Nicolas Sarkozy. Aucun ne s’en prend au statut immuable de la fonction publique, à la forteresse de l’Education nationale. Aucun ne s’interroge trop sur le rôle de la puissante armée française dans le monde. Pas un n’envisage de se défaire des palais des ministres ou des préfets, ni même des sous-préfets, et d’installer les gouvernements ou la haute fonction publique dans des bureaux qui seraient juste fonctionnels. Aucun candidat, pas même ceux qui s’émeuvent du déficit public, ne propose de réductions significatives ni précises des dépenses de l’Etat. Aucun n’envisage de supprimer des administrations qui ne servent plus à rien et existent toujours, le Commissariat au Plan ou la Délégation à l’aménagement du territoire par exemple. Aucun n’observe que les sous-préfets n’ont plus rien à faire ou que le ministère des Finances conserve les mêmes effectifs qu’il y a vingt ans, avant l’informatique et avant l’Europe.
Quel que soit le résultat de cette élection présidentielle, les prérogatives de l’Etat, son absolutisme, devraient rester intactes. Même avec Sarkozy. Car le plus libéral des candidats, sur les marches du Palais, se révèle peu libéral. S’il le fut, ses discours de campagne ne le sont plus : discours patriotiques et sécuritaires, rédigés par un certain Henri Guaino, cheval de retour, auteur en 1995, des discours d’un certain Jacques Chirac. Chirac, qui récemment, déclarait au journaliste Pierre Péan (2) : « Le libéralisme, comme le communisme, est une aberration de l’esprit, vouée à disparaître ». Chirac peut partir, rassuré : nul candidat ne se réclame du libéralisme, tous vouent au marché, à la mondialisation, à la société civile la même méfiance ; à gauche, c’est la haine, à droite la méfiance.

Ces postures des candidats, en dehors du microcosme politique, ont-elles une véritable importance ? En réalité, tout se passe comme si la politique et l’Etat en France évoluaient sur un plateau distinct de la société. La société française, réelle, en dehors de ceux qui gèrent l’Etat et que l’Etat emploie (un quart des Français tout de même) évolue plus vite que l’Etat ; à très grande vitesse elle s’éloigne du discours étatique et de la distinction droite gauche. S’il existe bien deux France, la France coupée en deux, opposons ici la France entreprenante et la France d’Etat.

L’élection désignera celui ou celle qui va s’approprier la France d’Etat ; la France entreprenante est ailleurs.
Cette France entreprenante a épousé notre époque, elle est mondialisée ; la France d’Etat reste figée dans le marbre de l’Histoire. Les candidats s’émeuvent de la mondialisation ? Mais un quart des Français travaillent pour l’exportation, ils placent la France au deuxième rang mondial de l’exportation par habitant, après l’Allemagne : un Français exporte 60% de plus qu’un Américain (3). Les principales entreprises françaises, le CAC 40, sont mondialisées jusqu’à réaliser 80% de leur chiffre d’affaires hors de France : le rapatriement de leurs bénéfices et la distribution de leurs dividendes font vivre plusieurs millions de Français actifs et retraités. Il s’est créé, en 2006, 322 270 nouvelles entreprises, souvent unipersonnelles. Voici qui témoigne d’une conviction désormais majoritaire dans la société française : la prospérité personnelle passe par l’entreprise.
Comme une illustration en creux de cette préférence pour l’entreprise, le nombre des candidats à l’Ecole Nationale d’Administration qui recrute les hauts fonctionnaires, ne cesse de diminuer : trente candidats pour une place il y a trente ans, cinq aujourd’hui. À Sciences Po, Paris, il y a trente ans, 100% des élèves interrogés en première année désiraient entrer à l’ENA ; moins de 10% l’envisagent aujourd’hui. Les autres ? Ils préféreraient « travailler dans une entreprise internationale ». Sciences Po qui, pendant un siècle, fut l’antichambre du pouvoir d’Etat, s’est métamorphosé en business school internationalisée.
Sortons de France, voyageons : on est certain de rencontrer des « réfugiés fiscaux » et en plus grand nombre, des réfugiés économiques, des jeunes Français décidés à entreprendre ailleurs parce que l’excès d’Etat, chez eux, les en a dissuadés. Combien sont-ils ? Deux millions sans doute dont au moins cinq cent mille aux Etats-Unis. La plupart n’en restent pas moins français mais la société française ne coïncide plus avec le territoire de la France : elle est là où les Français se trouvent, au loin de la bureaucratie nationale.
En France même, surgissent de la société et pas de l’Etat des stratégies de contournements de la bureaucratie. Voyez l’enseignement supérieur : les Universités et les grandes écoles persistent dans des programmes qui ne reflètent pas l’économie réelle. À côté et en dehors de cet enseignement public, se sont créées ce qu’un récent rapport de l’Académie des sciences morales et politiques(4) appelle « Les petites grandes écoles ». Extrêmement populaires auprès des étudiants, ces établissements privés, souvent gérés par des Chambres de commerce, préparent à tous les nouveaux métiers que les Universités, l’ENA ou l’Ecole Normale Supérieure ignorent parce qu’ils sont triviaux : le commerce, la communication, la publicité, le design, etc… Ces petites grandes écoles sont payantes, souvent onéreuses ; mais les étudiants et leur famille n’hésitent pas à investir dans des études qui débouchent toujours sur un emploi ; tout le contraire des universités gratuites et des grandes écoles qui au mieux, conduisent à la fonction publique. S’il fallait retenir un symbole de la société française qui change contre l’Etat bloqué, ces petites grandes écoles suffisent.

Parmi les Français qui font bouger la France, signalons le rôle singulier des jeunes issus de l’immigration. On en connaît les désespoirs et les violences ; mais par-delà ces idées reçues et les images spectaculaires, visitons Marseille Nord, une ville arabe ou presque. Deux millions de Français venus d’ailleurs en ont fait une zone d’entreprises, artisanat, commerce, petite industrie, industrieuse et sans désordres majeurs (8). L’Etat ne s’en mêle pas, la mairie non plus : c’est quasiment une zone franche. L’islam qui y est pratiqué sous l’égide du Mufti de Marseille, Soheib Bencheikh, est des plus tolérants ; le mouvement musulman qui y domine, l’Association des familles musulmanes, est libéral en religion et en économie.
Ecoutons les rappeurs, cette voix de la banlieue, que décortiquent les sociologues et les politiciens avec l’espoir d’y trouver un message. Mais, comme l’explique Joy Sorman (5) dans un essai sur le groupe NTM, le rap émet du bruit, pas des messages ; ce qui est vraiment signifiant, c’est le comportement des rappeurs, chefs d’entreprise dès qu’ils le peuvent. « S’amuser tout en étant productif », dit JoeyStarr. « Le rêve d’un capitalisme heureux », c’est ça aussi le bruit de la « banlieue ». Au plus loin des débats sur la création ou pas d’un ministère de l’Immigration, le rappeur illustre le décalage spectaculaire entre ce que Jean-Pierre Raffarin appelait la France d’en bas et la France qui bouge.

Envisagera-t-on une réconciliation entre ces deux France ? Comme raison d’espérer, on rappellera que la gauche et la droite en France sont moins extrémistes et opposées qu’elles ne le furent il y a vingt-cinq ans. Plus personne à gauche, en dehors du folklore gallo-trotskiste, ne réclame la nationalisation des entreprises ; à droite, plus personne ne réclame sérieusement le retrait de l’Union européenne. La gauche qui était marxiste est devenue social-démocrate sans l’avouer ; la droite qui était nationaliste est devenue assez libérale sans s’en apercevoir. On peut en déduire qu’à terme, la classe politique, la fonction publique, la nomenklatura évolueront vers un Etat moins interventionniste.
Le philosophe Jean Baudrillard (6), paradoxal et prophétique, écrivait que » la France c’est l’Amérique, mais avec un sous-titrage ». Baudrillard signifiait par là qu’il n’existe pas trente-six formes de la modernité mais une seule dont les Etats-Unis, qu’on le regrette ou pas, figure l’avant-garde : la modernité « américaine », c’est le capitalisme plus l’Etat minimum. En France, le capitalisme ? En vingt-cinq ans, il a gagné un espace considérable : on aime ou pas mais c’est un fait. Exemple : nul n’imaginait, il y a vingt-cinq ans, privatiser Renault ; nul, aujourd’hui, n’envisage de renationaliser Renault. L’Etat minimum ou si l’on préfère la juste expression du sociologue Michel Crozier(7), l’Etat modeste, suivra-t-il ? Oui, parce que la France d’en bas n’acceptera pas indéfiniment qu’on lui confisque chaque année 54% de ses gains, contre 27% aux Etats-Unis, ou 43% en Grande-Bretagne.
Que signifient ces grands écarts de prélèvement ? Les Britanniques seraient-ils moins bien soignés ? N’auraient-ils pas de service public ? En vrai, le poids de l’Etat dans nos sociétés ne reflète pas l’abondance ni la qualité des services mais leur mode de gestion et la liberté du choix des citoyens. Lorsque l’Etat recule, la qualité de la vie ne diminue pas, mais les citoyens deviennent plus libres de choisir la manière dont ils sont soignés, de choisir leur service public et de trouver plus facilement un emploi sur un marché du travail actif. Le gros Etat en France entrave l’économie mais plus encore, il s’oppose à la liberté de choix des Français : ce débat-là, pour l’instant, est esquivé mais la réalité finira par nous rattraper.

(1) Rapport sur les aides publiques aux entreprises, Inspection générale des finances n° 2006-M-048-03, janvier 2007.
(2) Pierre Péan, Chirac, L’inconnu de l’Elysée, Fayard, 2007.
(3) François David, Un Enarque gâté, Cherche Midi, Paris 2007
(4) Académie des Sciences morales et politiques : La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, Paris 2006.
(5) Joy Sorman, Du bruit, Gallimard, Paris 2007.
(6) Jean Baudrillard, Amérique, LGF, Paris 1988.
(7 Michel Crozier, Etat modeste, Etat moderne, Paris, Points, 1991.
(8) Azouz Begag, Les dérouilleurs : Français de banlieue, Mille et une nuits, 2002.

Guy Sorman

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